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Suppression du juge d'instruction, malgré la levée de boucliers que suscite l'annonce sarkozienne, ils ne récoltent que ce qu'ils ont semé. Certes, leur remplacement par le Parquet n'est pas une bonne nouvelle. La critique du PS qui voit là le moyen d'étouffer les affaires génantes est évidemment fondée. Curieusement, personne ne souligne que cette petite révolutioin va faire basculer la France dans le camp des procédures anglo-saxonnes accusatoires. Nous nous alignons sur les Etats-Unis où les procés sont un affrontement entre la défense et l'accusation, sans intervention d'un juge représentant de l'Etat, censé incarner l'équilibre, comme on le voit dans d'innombrables séries US et quelques films. L'inconvénient est évident : seuls ceux qui ont les moyens de s'offrir un bon avocat ont une chance. En témoigne la proportion de condamnés à mort afro-américains par rapport aux blancs. La procédure accusatoire est socialement et économiquement discriminatoire.
Mais au fond, aujourd'hui, la situation en France n'était pas loin de ce résultat. Notre justice n'est-elle pas déjà une justice de classe ? Combien d'affaire ne sont pas arrivées à leur terme ? C'est pour cela que les cris d'effroi de nos juges sont inaudibles. La plupart du temps le magistrat chargé de l'instruction n'instruit qu'à charge. Il se fait trop souvent l'auxiliaire de l'accusation ou de la police. A la suite de l'affaire d'Outreau, on pouvait espérer une remise en cause profonde de l'institution judiciaire. Mais cet espoir a tourné court devant le corporatisme des juges, qui ont préféré faire corps derrière les fautifs plutôt que de reconnaître les carences du système, et devant la frilosité des politiques qui n'ont pas osé se mettre à dos les magistrats. On ne sait jamais ! Si les juges avaient accepté de se remettre un tant soit peu en cause, ils n'en seraient pas à ce point de déchéance.
Certes, demain, ce sera pire. Une instruction du ministre suffira à taxer de terrorisme n'importe qu'elle infraction et à blanchir tel ou tel patron proche du pouvoir et soupçonné de corruption. Rien que de très logique au milieu des dérives bananières que connait la République. Il n'y a hélas qu'un juge Thiel. Mais nous sommes dans l'un peu plus d'iniquité, non dans le changement radical.
Car la réforme de l'institution judiciaire reste non seulement à faire, mais à concevoir. Le problème de fond demeure : comment autoriser des personnages ne jouissant d'aucune légitimité démocratique à disposer de la vie de leurs semblables ? Le juge n'est pas élu et si les jugements sont prononcés "Au nom du peuple français", nous sommes là aussi dans l'incantation pure. Le peuple français n'a plus son mot à dire depuis belle lurette dans les prétoires. Encore une fois, le seul modèle qui puisse faire référence du point de vue républicain, c'est la Constitution de 1793 qui prévoyait l'élection des juges et la possibilité de leur révocation par le peuple. Le reste n'est que cuistrerie juridique et défense d'un ordre établi inique.
Dans ce contexte de déliquescence générale, un grand coup de chapeau aux deux journalistes, Françoise Fressoz (Le Monde) et Marie-Eve Malouines (France Info), qui viennent de refuser la légion d'honneur. Elles rendent quelques lettres de noblesse a une profession qui en a bien besoin. Marina me faisait remarquer qu'elles étaient deux femmes et que les hommes n'ont généralement pas le courage de prendre de telles positions. Elle a largement raison.
Des jours ou des soirs, gavé à en vomir d'écriture nourissière, je me rends compte de la vanité de ce métier. Sans cracher dans la soupe, pour acheter son Grant et son tabac quotidien, il faut parfois aller au charbon, pondre de la copie pour gagner les cent ou deux cents euros qui financeront mes excès de fumée et d'alcool.
L'image que vous avez, vous, spectateur du JT ou lecteur de Libé n'a rien a voir avec la pauvre réalité de la presse. Pendant que quelques étoiles du petit-écran ou de la chronique convenue occupe la galerie, nous sommes des légions de grouillots, qui besognont pour une poignée de cerises. Ca s'appelle des pigistes, parfois des intermittents du spectacle, à la téloche. Une page de journal nous rapporte cent euros dans la plupart des cas. Lorsqu'on a trouvé le client qui nous en commande dix pour la fin du mois, nous nous frottons les mains. Pour cette fois, nous sommes sauvés. Il y a parfois de beaux sujets. Pour ma part, je suis content quand je peux m'adonner au journalisme d'opinion. Critiquer la droite, bénir les politiques socialistes menées par tel ou tel maire ou conseil général. Quand je rends mon papier, j'ai alors la sensation naïve d'avoir fait ce qui m'incombait. Les articles et dossiers que j'ai fait sur les collectivités locales dans les derniers mois ou les dernières années, ceux-là, en fin de compte, je les revendique tous.
Mais, de temps en temps, l'angoisse de lendemain amène à pisser des copies qu'on voudrait oublier avant même de les avoir écrites. Faut bien vivre, me direz-voux. Tous les métiers ont leurs inconvénients et faut mieux être journaliste que travailler à la chaine. Oui, vous avez raison. Mais, reste le malaise de s'être trahi, d'avoir vanté ou simplement mis en lumière tel ou tel inéptie, en ayant une claire conscience de sa dangerosité.
Un exemple ? On vous propose de rendre compte d'un colloque sur la ville. Là, vous voyez défiler élus, architecte, promoteurs immobiliers, urbanistes pendant une journée. Votre rôle ne consistera jamais à mettre en évidence leurs erreurs et leurs mensonges. Votre sens critique, dans ce genre d'exercice, vous devez le gommer, le baillonner, vous le rentrer au fond du coeur à grands coups de maillet. Le présupposé, c'est que tous sont équivalents. Et passionnants, sinon les organisateurs ne les auraient pas invités au-dit colloque. Après ce pensum en vient un autre : le temps de la rédaction. 800 signes par intervention, plus ou moins 10. Il faut quand même cinq ou six heures pour boucler l'ensemble. Et encore, je travaille vite. Heureusement, on ne vous fait pas l'honneur d'imprimer votre signature au-bas du parchemin. Vous restez anonyme, c'est cent fois préférable. Après, il faut espérer que ce patron d'un jour, vous fera la courtoisie de vous payer, en toralité, et sans attendre les calendes grecques. Pour récupérer votre poignée d'euros, il vous faudra parfois attendre un an. Dans tous les cas, vous aurez intérêt à vérifier les comptes.
Encore ne suis-je contraint à ces exercices qu'une ou deux fois par an. Touchons du bois : pourvu que ça dure. Parce que la plupart des journaleux ne font que ce type de brèves à longueur d'année et de journée. Ils sont salariés à temps plein ou stakanovistes de la pige. Quand vous lisez ces entrefilets de dix lignes dans votre quotidien préféré, ayez une pensée pour ces obscurs de la plume.
Finalement, j'aurais cent fois préféré vivre comme auteur appointé dans l'ancienne URSS. La compromission, la prostitution intellectuelle, garantissait au moins le gite et le couvert. Dans notre bonne France libérale, ce n'est même pas le cas.