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France-Inter a eu la bonne idée d'inviter le seul homme politique digne de ce nom : Robert Badinter.
Pourquoi ? Parce que l'ancien ministre de la Justice, s'avère le seul capable d'élever l'analyse d'une situation à la perspective politique et historique. Il n'y a aucun opportunisme chez cet homme. Aucune de ces visions à courte vue, uniquement dictée par le pathos et la mode, qui transforme la politique en engouement d'un jour ou en peur panique.
Lorsqu'il évoque les prisons, c'est pour conclure que la réforme du monde carcéral ne peut avoir lieu sans amélioration du niveau de vie des plus démunis. Les sociétés ne tolèrent pas que le condamné soit mieux lotis que les couches les plus faibles de la société. D'où les levées de bouclier à chaque fois que l'on parle d'humaniser la condition pénitentiaire.
Pour ma part, depuis la lecture il y a une trentaine d'année de l'Etat SS, de Eugen Kogon, j'en étais arrivé à la conclusion que le système carcéral était à l'image de la société. Plus la personne s-y trouvée dégradée, plus la société et le système économique étaient eux-même dégradants. L'Allemagne nazie, société morbide, ne pouvait engendrer que le camp de concentration. Le Chili de Pinochet au service du patronat et du capitalisme américains, marqué par la misère, ne pouvait déboucher que sur la torture de l'assassinat politique. Car ceux qu'on laissait en liberté étaient contraints à une conduite moutonnière. Quid de la France, sinon de constater l'état misérable dans lequel la République a sombré ? C'est d'ailleurs ce que fait Robert Badinter en s'attendant à ce que la discussion du projet de loi sur les prisons tourne au fiasco et en insistant sur la nécessité de soulager la misère suscitée par la crise avant toute mesure.
Je garde un souvenir inoubliable de l'entretien que j'avais eu avec lui il y a deux ans, lors du Centenaire du PS. L'homme, sa voix, ses attitudes, rellètent une chaleur et un enthousiasme qu'on ne lui soupçonnerait pas.
Suppression du juge d'instruction, malgré la levée de boucliers que suscite l'annonce sarkozienne, ils ne récoltent que ce qu'ils ont semé. Certes, leur remplacement par le Parquet n'est pas une bonne nouvelle. La critique du PS qui voit là le moyen d'étouffer les affaires génantes est évidemment fondée. Curieusement, personne ne souligne que cette petite révolutioin va faire basculer la France dans le camp des procédures anglo-saxonnes accusatoires. Nous nous alignons sur les Etats-Unis où les procés sont un affrontement entre la défense et l'accusation, sans intervention d'un juge représentant de l'Etat, censé incarner l'équilibre, comme on le voit dans d'innombrables séries US et quelques films. L'inconvénient est évident : seuls ceux qui ont les moyens de s'offrir un bon avocat ont une chance. En témoigne la proportion de condamnés à mort afro-américains par rapport aux blancs. La procédure accusatoire est socialement et économiquement discriminatoire.
Mais au fond, aujourd'hui, la situation en France n'était pas loin de ce résultat. Notre justice n'est-elle pas déjà une justice de classe ? Combien d'affaire ne sont pas arrivées à leur terme ? C'est pour cela que les cris d'effroi de nos juges sont inaudibles. La plupart du temps le magistrat chargé de l'instruction n'instruit qu'à charge. Il se fait trop souvent l'auxiliaire de l'accusation ou de la police. A la suite de l'affaire d'Outreau, on pouvait espérer une remise en cause profonde de l'institution judiciaire. Mais cet espoir a tourné court devant le corporatisme des juges, qui ont préféré faire corps derrière les fautifs plutôt que de reconnaître les carences du système, et devant la frilosité des politiques qui n'ont pas osé se mettre à dos les magistrats. On ne sait jamais ! Si les juges avaient accepté de se remettre un tant soit peu en cause, ils n'en seraient pas à ce point de déchéance.
Certes, demain, ce sera pire. Une instruction du ministre suffira à taxer de terrorisme n'importe qu'elle infraction et à blanchir tel ou tel patron proche du pouvoir et soupçonné de corruption. Rien que de très logique au milieu des dérives bananières que connait la République. Il n'y a hélas qu'un juge Thiel. Mais nous sommes dans l'un peu plus d'iniquité, non dans le changement radical.
Car la réforme de l'institution judiciaire reste non seulement à faire, mais à concevoir. Le problème de fond demeure : comment autoriser des personnages ne jouissant d'aucune légitimité démocratique à disposer de la vie de leurs semblables ? Le juge n'est pas élu et si les jugements sont prononcés "Au nom du peuple français", nous sommes là aussi dans l'incantation pure. Le peuple français n'a plus son mot à dire depuis belle lurette dans les prétoires. Encore une fois, le seul modèle qui puisse faire référence du point de vue républicain, c'est la Constitution de 1793 qui prévoyait l'élection des juges et la possibilité de leur révocation par le peuple. Le reste n'est que cuistrerie juridique et défense d'un ordre établi inique.
Dans ce contexte de déliquescence générale, un grand coup de chapeau aux deux journalistes, Françoise Fressoz (Le Monde) et Marie-Eve Malouines (France Info), qui viennent de refuser la légion d'honneur. Elles rendent quelques lettres de noblesse a une profession qui en a bien besoin. Marina me faisait remarquer qu'elles étaient deux femmes et que les hommes n'ont généralement pas le courage de prendre de telles positions. Elle a largement raison.